Goma, août 2011, un album sur Flickr.
mardi 9 août 2011
Au coeur de l'Afrique noire
Sur la route qui sépare Kigali et Gisenyi, nous avons de la difficulté à calmer notre anxiété. Nous appréhendons en effet le moment où nous arriverons à la frontière congolaise. Les contrôles frontaliers sont toujours un peu stressants, trop officiels, trop protocolaires. On y ressent toute la force de l’autorité étatique. Lorsque cette autorité nous est familière, elle est rassurante comme un bon père de famille. Lorsque l’on arrive dans une zone sortant à peine d’un conflit, en territoire étranger, il y a de quoi aviver les inquiétudes.
Je vois Étienne se tortiller sur le siège avant du véhicule. Même si ce n’est pas ma première fois, mon estomac commence aussi à se nouer. Au moins la beauté des paysages rwandais aident à chasser nos idées noires pour quelques instants.
Évidemment, nous ne passons pas incognito. En débarquant, nous sommes assaillis par porteurs et chauffeurs qui flairent la bonne affaire. On peine à garder un oeil sur nos bagages lorsque l’on présente papiers et passeport aux douaniers. C’est à ce moment que le chauffeur que nous avions désigné me prend en aparté: les policiers demandent 5 $ pour ne pas fouiller nos bagages. Si nous refusons, nous craignons qu’au mieux, les policiers trouvent un autre moyen de nous imposer une taxe quelconque ou qu’au pire, ils nous refusent tout simplement l’entrée.
Mon éthique personnelle me fait hésiter seulement quelques secondes. Et je ferme les yeux en lui donnant le billet.
La différence entre le Rwanda et la RDC est désolante. La population de Goma a triplé avec le flot de réfugiés causé par le génocide de 1994. Située au bord du lac Kivu, au milieu de la vallée du Rift africain et à la portée de la chaîne volcanique des Virunga, elle est également construite sur les pentes du Nyiragongo. Le volcan a d’ailleurs fait éruption en mai 2002, entraînant plus de la moitié de la ville sous son passage. Tout ceci a laissé Goma en situation de triste décrépitude. Les coulées de lave qui ont remplacé les rues du centre-ville nous donnent l'impression de baigner dans une atmosphère généralement grisâtre. En débarquant à l’hôtel, Étienne reste quelques instants sous le choc. Avec le bruit des avions qui nous passent sur la tête, on se croirait en pleine zone de guerre. Il faut rassembler tout notre courage pour oser mettre le nez dehors.
En référence à notre indicateur d’observation précédent, la circulation à Goma est effrayante. Avec les routes en réfection, le nombre effarant de véhicules tout-terrain sur le terrain (1 véhicule pour chaque humanitaire), puis la poussière qui nous brûle les yeux et la gorge, on risque à tout moment de se faire renverser par un moto-taximan qui va dans tous les sens imaginables (surtout en sens contraire) avec à son bord une cuisse de vache entière ou des mètres de tiges de métal (notamment),
Les fréquentes coupures d’eau et de courant ont également tôt fait de miner notre moral. Il nous faudra alors 2 semaines, 2 appartements et 2 gastros pour nous habituer à notre nouvel environnement. Par chance, il y a des gens de confiance prêts à nous donner un coup de main. En écoutant leurs histoires apocalyptiques, allant d'une épidémie de choléra à une maison engloutie sous la lave en fusion, c’est leur fierté et leur détermination qui nous ont fait tenir le coup. Un exemple: Coco, le gérant de l’auberge où nous avons finalement trouvé refuge, a tout perdu, puis tout reconstruit à 4 reprises.
C’est donc parti pour un 8 mois de recherches à intervalles. D’ailleurs, je ne tarde pas à me retrouver dans ma première situation d’observation participante dont, au bout du compte, je me serais bien passée.
En un beau dimanche ensoleillé, nous profitons d’un moment tranquille sur le bord de la piscine d’un chic et bien recommandé hôtel de Goma. Lorsque je rentre dans le vestiaire des dames pour me préparer à partir, je ne remarque pas que je suis suivie par un policier armé d’une kalachnikov et de deux pistolets au poing. Évidemment, il plaidera par la suite qu’il s’était tout simplement trompé d’endroit pour se soulager. Mais je ne peux pas vous cacher m’ont effroi lorsque, m’apprêtant à me changer de costume, je le vois passer devant moi. Je vous rassure: il ne s’est rien passé.
Le temps de reprendre quelques peu mes esprits, je n’ai pas tardé à faire une crise de nerf au propriétaire de l’hôtel en question. Le chef de la sécurité m’a d’ailleurs amené les deux policiers, alors assis au bar, afin que j’identifie le voyeur. Évidemment, on se demande quel chef de la sécurité demande à une victime potentiellement traumatisée de confronter son agresseur (toujours aussi armé) et désormais accompagné de son collègue (tout aussi armé). Par chance, je n’étais pas une victime et je n’étais pas (tout à fait) traumatisée. Après une brève période de dénégation, le policier en question m'exhorte de lui pardonner sa maladresse. Et le chef de la sécurité de répliquer: «il faut lui pardonner madame».
Toutefois, personne n’avait encore soulevé l'incongruité du fait que deux policiers en armes et en uniforme soient assis au bar d’une piscine à boire de la bière tout un après-midi, ou encore, d’un point de vue encore plus pragmatique, qu’il soit impossible de barrer le vestiaire des dames dans une région rongée par la systématisation des violences sexuelles. Je crois que je devais être rouge de rage en leur exposant mon point de vue. Pas besoin de préciser que je ne remettrai plus les pieds à l’hôtel Ihusi de Goma.
Le bon côté de l’histoire, c’est que j’ai pu ressentir pendant un très bref instant et de manière très superficielle le sentiment de se retrouver dans une situation de vulnérabilité extrême. En tant que féministe, on a souvent tendance à rechercher la parité avec nos homologues masculins et surtout à vouloir agir comme tel. Pourtant, on ne se rend pas toujours compte à quel point notre liberté est limitée par certains comportements machistes incrustés dans nos sociétés. Et c’est là qu’il devient de plus en plus difficile de faire la part des choses.
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