Comme vous pouvez vous en douter, le travail terrain n’est pas toujours facile. Ce qui est particulier dans le contexte d’un site comme Goma c'est le nombre élevé d’acteurs institutionnels qui oeuvrent sur un même terrain, si on pense par exemple aux organisations non gouvernementales et gouvernementales, internationales et locales, militaires et civiles. On se retrouve donc à devoir jongler avec plusieurs statuts à la fois afin d’être en mesure d'interagir adéquatement avec chaque acteur, pour s’ajuster à la situation et réaffirmer sa place.
Une mauvaise négociation de statut peut en effet avoir des conséquences catastrophiques sur l’accès aux données tant convoitées ou encore pire, sur notre sécurité personnelle (ma mère m’a bien avertie qu’il ne faut jamais répliquer à un soldat armé). Cependant, je crois que le plus difficile lorsque l’on fait de la recherche est de devoir sans cesse légitimer sa position d’extériorité. Aujourd’hui, je me rends compte que plusieurs choses ont changé depuis mon départ, nécessitant conséquemment une redéfinition des relations avec mes partenaires.
Par exemple, en commençant mes recherches l’année dernière, l’organisation canadienne avec laquelle je travaillais commençait également tout juste à mettre en œuvre son projet, donc l’équipe travaillait surtout au développement de son partenariat sur le terrain. Elle faisait alors face à une certaine hostilité de la part des partenaires locaux, qui avaient eu l’impression d’avoir été exploités par le passé par des organisations internationales qui gardaient la majorité des ressources des projets pour leur propre institution. Ma présence pouvait ainsi paraître comme un manque de confiance dans les capacités des partenaires locaux, qui ne voyaient pas la nécessité de dépenser des fonds (réels ou fictifs) pour une étrangère à même les ressources limitées du projet. Dans ce contexte, j’ai opté pour le statut de stagiaire. Une stagiaire n’est généralement pas considérée comme ayant un pouvoir ou des ressources importantes au sein d’une organisation. Le fait que je paraisse très jeune a également été utile dans ce cas, car physiquement, je correspondais très bien à la jeune et innocente étudiante qui a tout à apprendre.
Les choses se sont un peu compliquées à mon retour, lorsqu’une collègue me demanda par quelles ressources financières j’arrivais à réaliser une étude qui demandait autant de moyens logistiques. Oups, je ne paraissais plus si innocente tout d’un coup.
Lors de mon dernier séjour en effet, j’avais joué la carte de l’indépendance, engageant mon propre chauffeur, les membres de mon équipe de recherche, en organisant mes propres déplacements. Je ne m’étais toutefois pas rendu compte que ce comportement ne correspondait pas du tout au statut de stagiaire que je m’étais donné. Et je me suis fait avertir. En fait, l’association a récemment changé de local, avec des murs en dur, et elle possède sa propre voiture et son chauffeur. Faut croire qu’elle aussi a changé de statut.
Mes partenaires sont tout de même de plus en plus à l’aise avec moi. À mon arrivée, tout le monde a trouvé que j’avais terriblement engraissé. Il s’agit évidemment d’un compliment, comme j’avais expliqué dans un blogue précédemment. Les femmes me taquinent également sur le fait que je ne sois pas encore enceinte. Ça aussi, c’est bien normal. Mais cette fois-ci, comme pour me contredire, une collègue me demande en secret de lui donner mon truc. J’ai eu comme une envie soudaine de la serrer dans mes bras.
Malgré tous ces bouleversements et ajustements, je réussis peu à peu à m’adapter à mon environnement, surtout au manque d’eau et d’électricité. Même quand il y a de l’électricité, le courant est très instable. Tellement qu’un matin, je me rends compte que le fil d’alimentation de mon ordinateur a brûlé, en raison d’un choc de tension trop élevé. Évidemment, c’est la panique, car non seulement il s’agit d’un outil de travail indispensable, c’est également ma fenêtre sur le monde extérieur. Pour ajouter à mon malheur, les macs ne sont pas très populaires à Goma. Impossible de trouver un chargeur compatible.
Pour ceux qui ne sont pas familiers avec cette région du monde, l’économie informelle et/ou illicite y est prédominante. C’est une conséquence du système néo-libéral, puisque les gens sont confrontés à la fois aux désirs de consommation construits globalement et à la rareté de ces biens au niveau local. L’économie de l’ombre devient donc un moyen d’acquérir ce dont on n’a pas accès, tout en créant une nouvelle forme d’ordre social dans un État où les autorités gouvernementales semblent elles-mêmes contrefaites.
Mais comme Occidentale, mon premier réflexe est toujours d’aller sur le marché formel. En me présentant au seul centre informatique reconnu de la ville, on me dit qu’un nouveau chargeur de mac me coûterait environ 300 $ et prendrait 4 mois à arriver au pays, car il faut le commander des États-Unis. Je me résigne donc à aller faire un tour du côté obscur. À ce niveau, je réalise que j’ai de nombreuses options, mais pas toujours très bonnes.
Je dois avouer que je considère mon ordinateur un peu comme le prolongement de moi-même, alors vous imaginez mon énervement lorsqu’un soi-disant technicien posa sa langue sur le bout de mon chargeur pour y tester la tension. Il insista alors pour démonter mon portable, car selon lui, ce n’était pas mon alimentation le problème. Je n’osais pas imaginer de quelle manière il pensait pouvoir régler le problème. Peut-être encore en utilisant sa langue sur toutes les pièces ??? Par chance, mon chauffeur réussi à localiser le seul technicien en ville, et peut-être même le seul dans toute la région, qui connaissait les macs. Comme une sorte de maître jeidi Apple, il ouvrit mon chargeur avec une précision chirurgicale et régla le problème la journée même.
Maintenant, j’ai le chargeur tout enrubanné, mais au moins, je peux continuer à utiliser ma précieuse machine. Et tout ça donne à mon ordi un caractère très africain : pas tout à fait droit, mais toujours très fonctionnel !





















