mercredi 20 juillet 2011

Au pays des milles collines

Nous voilà à Kigali, Rwanda, depuis près d'une semaine. Nous sommes ici en transit, en attendant de traverser la frontière congolaise où je prévois effectuer mes recherches. Assis au bord de la piscine de l'hôtel des Milles Collines, on pourrait presque se croire en vacances dans un quelconque resort exotique du Sud (et non, il ne s'agit pas d'un mauvais re-make de l'oeuvre de Gil Courtemanche). Pourtant, il y a toujours une sorte de malaise qui persiste. C'est plutôt difficile de ne pas penser à ce qui s'est produit ici il y a plus de 15 ans.

On dit souvent que tout Rwandais a été impliqué d'une manière ou d'une autre au génocide de 1994, que ce soit en tant que victime ou comme bourreau. Pourtant, la vie paisible de la capitale ne raconte rien de ses horreurs.

Je trouve la société rwandaise particulièrement fascinante. Construite à flanc de collines, Kigali est une des capitales les plus propres et les plus ordonnées que je connaisse. Je ne saurais dire toutefois si c'est par peur du chaos ou à cause d'un État fort et hyper-centralisé aux mains de Paul Kagame. Certainement un peu des deux. Mais je reste toujours surprise de constater à quel point il existe ici un respect de l'autorité. On le remarque notamment en observant le code de la route. Les automobilistes respectent les feux de circulation et laissent même, par courtoisie, traverser les piétons aux intersections.  Les cars ne dépassent que très rarement le nombre de passagers autorisé et s'arrêtent régulièrement aux arrêts prédéterminés. Les moto-taxi sont assurées et possèdent toujours un casque supplémentaire pour leurs clients. Tout ceci pourrait paraître normal à l'oeil occidental, mais croyez-moi, ce n'est pas la norme en Afrique. J'ai aussi remarqué que les chauffeurs de taxi portent tous la ceinture de sécurité, surtout lorsqu'il y a un policier posté aux alentours. L'un deux nous a d'ailleurs dit de ne pas nous inquiéter de voir autant d'hommes armés dans les rues; ils étaient là pour assurer notre sécurité. Je crois que même chez nous, au Canada, les membres des forces de l'ordre ne bénéficient pas d'une telle confiance. Mais ma perspective personnelle biaise peut-être un peu les choses, car tous ne partagent pas cette impression d'ordre que j'ai remarquée au Rwanda.

En effet, à notre arrivée à l'hôtel, nous avons été accueillis par un vieux propriétaire européen. Il n'a pas tardé à fraterniser avec nous et à nous exposer sa philosophie, même si on ne lui avait rien demandé: "Ici, il n'y a aucun respect pour la vie humaine. C'est ça l'Afrique, il faut faire attention. Surtout toi, ma petite fille".

Je sais que sans maquillage, en t-shirt, jeans, et converse all-stars, je passe pour une adolescente de 17 ans (il aurait fallu voir la tête de l'agent de l'immigration au ministère à Kigali lorsqu'il a vu mon âge sur le passeport). En revanche, Étienne, mon copain, a eu droit à la poignée de main officielle et au "Monsieur" gros comme le bras, et ce, malgré le fait que ce soit lui qui m'accompagne. J'aurais pourtant dû m'y attendre; le terrain, perçu comme un rite initiatique dans plusieurs disciplines académiques, a longtemps été réservé aux personnages typiquement masculins. Tel un Indiana Jones sans peurs et sans reproches, le chercheur sur le terrain est fort, indépendant, sans attache et prêt à combattre de sang-froid tous les dangers des lieux inexplorés où il se trouve. Moi, je ne suis qu'une petite fille, blanche de surcroît, au coeur de l'enfer de l'Afrique noire.

La politesse et la retenue attendues de l'étrangère qui débarque dans un nouveau pays m'ont empêchée de répliquer à ce vieil européen colonialiste et condescendant. Il aurait peut-être fallu lui rappeler que la déshumanisation des peuples africains, cet "enfer noir", a été construite et reproduite par ses propres ancêtres. En effet, l'histoire rwandaise nous apprend que l'ethnicité tutsie, hutue et twa constituait en fait des catégories socio-économiques servant à déterminer la richesse d'un individu. De cette identité fluide, les colonisateurs en ont fait une caractéristique ethnique statique, notamment en imposant aux Rwandais une carte d'identité papier. On connait la suite des évènements.

Mais pour mettre le sarcasme et la tragédie de côté, il est vrai que l'on n'aborde pas le terrain de la même manière du fait que l'on soit un homme ou une femme. Ma très courte expérience m'apprend que l'on est surtout traité différemment.

Lors de mon dernier séjour dans la région, je suis tombée sur un douanier congolais un peu entreprenant. Après m'avoir fait poireauter pendant plus de quinze minutes en me posant toutes sortes de questions et à exiger des papiers que je n'avais pas, il a fini pas me dire: "Vous devriez rester plus longtemps au Congo. Vous pourriez même vous trouver un mari ici. Moi, par exemple, je suis célibataire...".

Évidemment, lorsque l'on se retrouve dans ce genre de situation, il faut contrôler ses réflexes premiers. On ne peut effectivement pas prédire ce qui pourrait se passer quand un homme en position d'autorité, avec notre passeport entre ses mains, nous coince au milieu d'un no man's land, entre deux frontières nationales. Que faire d'autre que de répondre: "C'est le mari au Canada qui ne serait pas content!". Par chance, je voyage toujours avec une bague au doigt, question de renforcer l'argument.

Mais cette fois-ci, j'ai la chance d'avoir mon schtroumpf costaud avec moi. C'est vrai qu'on n'est pas vraiment marié, mais on fait comme si, car dans cette région très catholique, je risquerais de perdre ma crédibilité aux yeux de la communauté. Une amie rwandaise m'a d'ailleurs félicitée: "Comme tu as grossi!".

C'est sûr que d'un point de vue occidental, ça ne ressemble pas tout de suite à un compliment. Cependant, il faut comprendre que lorsque l'on prend du poids, ça signifie que l'on mange à notre faim. On associe ainsi tour de taille et prospérité. Et une femme mariée est logiquement plus prospère. Je n'ai cependant pas osé répondre à mon amie que je vivais en concubinage avec Étienne depuis 4 ans.

Demain, on traverse la frontière congolaise. C'est à suivre.