mercredi 14 septembre 2011

La résistance

Nos premiers mois dans la région des grands lacs africains n’ont pas été très faciles. Malgré tout ce qui s’est passé, nous avons tout de même voulu profiter de nos moments ici, qu’ils soient bons ou mauvais. Alors un matin, pleins de bonnes intentions, nous avons revêtu nos habits de touristes pour visiter les lieux les plus spectaculaires de la RDC. D’abord, les gorilles. Quelques jours avant le grand départ cependant, nous avons appris par les nouvelles locales qu’un groupe de personnes avait tenté de faire passer en douce un bébé gorille à la frontière de Gisenyi. Depuis le début de l’année 2011, 11 gardes-chasses ont ainsi été tués par ce genre de braconniers. Par mesure de sécurité, nous nous sommes résignés.
Il nous restait tout de même le Nyiragongo. Il est en effet possible d’escalader les 1700 m d’où s’élèvent le volcan et de passer la nuit au sommet pour admirer le cratère encore bouillant de lave. Mais la veille de notre départ, Étienne est brûlant de fièvre. Nous sacrifions donc notre périlleuse aventure pour passer la journée dans un hôpital un peu douteux de Goma. Ce n’est que partie remise, car nous ne manquons pas de volonté. Nous décidons alors d’entreprendre la montée la semaine suivante. Il faut quand même préciser que, bien que nous soyons généralement très actifs, il y avait plus d’un mois que nous n’avions pas pratiqué un sport quelconque. Ceci combiné à nos problèmes de santé divers, nous étions loins d’être à un niveau énergétique optimal (Étienne aura en effet perdu 30lbs lors de son séjour). Mais nous avions fait de cette escalade une affaire personnelle: le symbole de notre résistance. 
Ambitieux, nous avons choisi d’effectuer l’aller-retour dans la même journée. Nous étions également accompagnés de 3 gardes-chasses armés jusqu’aux dents. En croisant le chemin d’un deuxième groupe transportant un lance-rocket vers le sommet, je les questionne sur l’état de la sécurité des environs. On me répond qu’il n’y a plus de groupes armés dans la région depuis longtemps, mais que les armes jouent un rôle préventif et dissuasif. J’aurais pu leur mentionner qu’on a beaucoup plus de chance d’être la cible de tirs ennemis lorsque l’on possède une arme et que l’on représente une menace, mais j’étais beaucoup trop concentrée à évacuer mes anxiétés, mes déprimes et ma colère passées sur les pentes raides et rocheuses du volcan. 
Nous avons marché ainsi durant plus de 10 heures, bercés par les vieux succès de Céline Dion, Natasha Saint-Pierre et Bryan Adams. En effet, malgré leurs gros canons, nos gardes-chasses étaient de profonds sentimentaux qui trainaient partout une petite radio. Nous, ça nous a surtout encouragé à atteindre le sommet plus rapidement. 
Nous avons finalement vaincu la bête, avec les ischio-jambiers tendus comme de la corde, les genoux qui pliaient vers l’intérieur et le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Ça nous prendra près d’une semaine pour oser affronter de nouveau un escalier, tellement nos muscles nous ont fait souffrir. Mais au bout du compte, on se dira que ça a valu la peine. 
Pour souligner cet accomplissement, mais également le départ éminent d’Étienne pour le Canada, un couple d’amis congolais nous ont invité à partager un repas. 


Pour une petite mise en contexte, les familles congolaises sont particulièrement nombreuses. Il n’est pas rare par exemple de compter plus de 8 enfants chez un couple monogame. Crispin et Rosine en sont d’ailleurs à leur 7ième garçon. En fait, le statut social d’une femme congolaise dépend notamment de sa capacité à procréer. J’ai compris cette norme sociale beaucoup trop tard cependant, en voyant le visage horrifié de mes collègues lorsque je leur ai avoué que je n’avais pas encore d’enfants et ce, après des années de vie commune avec Étienne. Mais le contexte canadien est différent, surtout d’un point de vue économique, et mes amies le savent bien. C’est que les familles nombreuses sont également une garantie de soutien pour les parents qui atteindraient un âge avancé dans un endroit où il n’existe aucun filet social. Mais attention, les petits congolais sont loin d’être les enfants-rois que l’on élève chez nous. Pour bien gérer une famille nombreuse, il faut la participation de chacun. 
Donc après un souper bien arrosé, nous décidons de visiter une boîte de nuit du quartier, question de donner une dernière bonne impression à Étienne. Mais en mettant le pied dans l’établissement, une bagarre violente éclate. Nous avons tout juste le temps de nous précipiter vers la sortie avec la foule tout en évitant de marcher dans les flaques de sang qui jonchaient le sol. Crispin s’exclame alors: «Vous voyez, nous sommes de bons chrétiens, et Dieu ne voulait pas qu’on entre dans cet endroit». Je crois bien que je vais finir croyante!
On passera le reste de la soirée dans un lieu très sympa, dont Étienne gardera de bons souvenirs. On n'aura pas tout perdu après tout! 

mardi 9 août 2011

Goma, août 2011

Derrière chez moiLe lac KivuDSCN0210Goma5La circulationUniversité de Goma
GomaGoma6Kouchoukou (la bicyclette traditionnelle)Les motardsGoma4Chez moi 1
Goma3Goma2IMG_0153IMG_0152IMG_0151IMG_0149

Goma, août 2011, un album sur Flickr.

Au coeur de l'Afrique noire

Sur la route qui sépare Kigali et Gisenyi, nous avons de la difficulté à calmer notre anxiété. Nous appréhendons en effet le moment où nous arriverons à la frontière congolaise. Les contrôles frontaliers sont toujours un peu stressants, trop officiels, trop protocolaires. On y ressent toute la force de l’autorité étatique. Lorsque cette autorité nous est familière, elle est rassurante comme un bon père de famille. Lorsque l’on arrive dans une zone sortant à peine d’un conflit, en territoire étranger, il y a de quoi aviver les inquiétudes. 
Je vois Étienne se tortiller sur le siège avant du véhicule. Même si ce n’est pas ma première fois, mon estomac commence aussi à se nouer. Au moins la beauté des paysages rwandais aident à chasser nos idées noires pour quelques instants.
Évidemment, nous ne passons pas incognito. En débarquant, nous sommes assaillis par porteurs et chauffeurs qui flairent la bonne affaire. On peine à garder un oeil sur nos bagages lorsque l’on présente papiers et passeport aux douaniers. C’est à ce moment que le chauffeur que nous avions désigné me prend en aparté: les policiers demandent 5 $ pour ne pas fouiller nos bagages. Si nous refusons, nous craignons qu’au mieux, les policiers trouvent un autre moyen de nous imposer une taxe quelconque ou qu’au pire, ils nous refusent tout simplement l’entrée. 
Mon éthique personnelle me fait hésiter seulement quelques secondes. Et je ferme les yeux en lui donnant le billet. 
La différence entre le Rwanda et la RDC est désolante. La population de Goma a triplé avec le flot de réfugiés causé par le génocide de 1994. Située au bord du lac Kivu, au milieu de la vallée du Rift africain et à la portée de la chaîne volcanique des Virunga, elle est également construite sur les pentes du Nyiragongo. Le volcan a d’ailleurs fait éruption en mai 2002, entraînant plus de la moitié de la ville sous son passage. Tout ceci a laissé Goma en situation de triste décrépitude. Les coulées de lave qui ont remplacé les rues du centre-ville nous donnent l'impression de baigner dans une atmosphère généralement grisâtre. En débarquant à l’hôtel, Étienne reste quelques instants sous le choc. Avec le bruit des avions qui nous passent sur la tête, on se croirait en pleine zone de guerre. Il faut rassembler tout notre courage pour oser mettre le nez dehors. 
En référence à notre indicateur d’observation précédent, la circulation à Goma est effrayante. Avec les routes en réfection, le nombre effarant de véhicules tout-terrain sur le terrain (1 véhicule pour chaque humanitaire), puis la poussière qui nous brûle les yeux et la gorge, on risque à tout moment de se faire renverser par un moto-taximan qui va dans tous les sens imaginables (surtout en sens contraire) avec à son bord une cuisse de vache entière ou des mètres de tiges de métal (notamment), 
Les fréquentes coupures d’eau et de courant ont également tôt fait de miner notre moral. Il nous faudra alors 2 semaines, 2 appartements et 2 gastros pour nous habituer à notre nouvel environnement. Par chance, il y a des gens de confiance prêts à nous donner un coup de main. En écoutant leurs histoires apocalyptiques, allant d'une épidémie de choléra à une maison engloutie sous la lave en fusion, c’est leur fierté et leur détermination qui nous ont fait tenir le coup. Un exemple: Coco, le gérant de l’auberge où nous avons finalement trouvé refuge, a tout perdu, puis tout reconstruit à 4 reprises. 
C’est donc parti pour un 8 mois de recherches à intervalles. D’ailleurs, je ne tarde pas à me retrouver dans ma première situation d’observation participante dont, au bout du compte, je me serais bien passée. 
En un beau dimanche ensoleillé, nous profitons d’un moment tranquille sur le bord de la piscine d’un chic et bien recommandé hôtel de Goma. Lorsque je rentre dans le vestiaire des dames pour me préparer à partir, je ne remarque pas que je suis suivie par un policier armé d’une kalachnikov et de deux pistolets au poing. Évidemment, il plaidera par la suite qu’il s’était tout simplement trompé d’endroit pour se soulager. Mais je ne peux pas vous cacher m’ont effroi lorsque, m’apprêtant à me changer de costume, je le vois passer devant moi. Je vous rassure: il ne s’est rien passé. 

Le temps de reprendre quelques peu mes esprits, je n’ai pas tardé à faire une crise de nerf au propriétaire de l’hôtel en question. Le chef de la sécurité m’a d’ailleurs amené les deux policiers, alors assis au bar, afin que j’identifie le voyeur. Évidemment, on se demande quel chef de la sécurité demande à une victime potentiellement traumatisée de confronter son agresseur (toujours aussi armé) et désormais accompagné de son collègue (tout aussi armé). Par chance, je n’étais pas une victime et je n’étais pas (tout à fait) traumatisée.  Après une brève période de dénégation, le policier en question m'exhorte de lui pardonner sa maladresse. Et le chef de la sécurité de répliquer: «il faut lui pardonner madame». 

Toutefois, personne n’avait encore soulevé l'incongruité du fait que deux policiers en armes et en uniforme soient assis au bar d’une piscine à boire de la bière tout un après-midi, ou encore, d’un point de vue encore plus pragmatique, qu’il soit impossible de barrer le vestiaire des dames dans une région rongée par la systématisation des violences sexuelles. Je crois que je devais être rouge de rage en leur exposant mon point de vue. Pas besoin de préciser que je ne remettrai plus les pieds à l’hôtel Ihusi de Goma. 
Le bon côté de l’histoire, c’est que j’ai pu ressentir pendant un très bref instant et de manière très superficielle le sentiment de se retrouver dans une situation de vulnérabilité extrême. En tant que féministe, on a souvent tendance à rechercher la parité avec nos homologues masculins et surtout à vouloir agir comme tel. Pourtant, on  ne se rend pas toujours compte à quel point notre liberté est limitée par certains comportements machistes incrustés dans nos sociétés. Et c’est là qu’il devient de plus en plus difficile de faire la part des choses.

mercredi 20 juillet 2011

Au pays des milles collines

Nous voilà à Kigali, Rwanda, depuis près d'une semaine. Nous sommes ici en transit, en attendant de traverser la frontière congolaise où je prévois effectuer mes recherches. Assis au bord de la piscine de l'hôtel des Milles Collines, on pourrait presque se croire en vacances dans un quelconque resort exotique du Sud (et non, il ne s'agit pas d'un mauvais re-make de l'oeuvre de Gil Courtemanche). Pourtant, il y a toujours une sorte de malaise qui persiste. C'est plutôt difficile de ne pas penser à ce qui s'est produit ici il y a plus de 15 ans.

On dit souvent que tout Rwandais a été impliqué d'une manière ou d'une autre au génocide de 1994, que ce soit en tant que victime ou comme bourreau. Pourtant, la vie paisible de la capitale ne raconte rien de ses horreurs.

Je trouve la société rwandaise particulièrement fascinante. Construite à flanc de collines, Kigali est une des capitales les plus propres et les plus ordonnées que je connaisse. Je ne saurais dire toutefois si c'est par peur du chaos ou à cause d'un État fort et hyper-centralisé aux mains de Paul Kagame. Certainement un peu des deux. Mais je reste toujours surprise de constater à quel point il existe ici un respect de l'autorité. On le remarque notamment en observant le code de la route. Les automobilistes respectent les feux de circulation et laissent même, par courtoisie, traverser les piétons aux intersections.  Les cars ne dépassent que très rarement le nombre de passagers autorisé et s'arrêtent régulièrement aux arrêts prédéterminés. Les moto-taxi sont assurées et possèdent toujours un casque supplémentaire pour leurs clients. Tout ceci pourrait paraître normal à l'oeil occidental, mais croyez-moi, ce n'est pas la norme en Afrique. J'ai aussi remarqué que les chauffeurs de taxi portent tous la ceinture de sécurité, surtout lorsqu'il y a un policier posté aux alentours. L'un deux nous a d'ailleurs dit de ne pas nous inquiéter de voir autant d'hommes armés dans les rues; ils étaient là pour assurer notre sécurité. Je crois que même chez nous, au Canada, les membres des forces de l'ordre ne bénéficient pas d'une telle confiance. Mais ma perspective personnelle biaise peut-être un peu les choses, car tous ne partagent pas cette impression d'ordre que j'ai remarquée au Rwanda.

En effet, à notre arrivée à l'hôtel, nous avons été accueillis par un vieux propriétaire européen. Il n'a pas tardé à fraterniser avec nous et à nous exposer sa philosophie, même si on ne lui avait rien demandé: "Ici, il n'y a aucun respect pour la vie humaine. C'est ça l'Afrique, il faut faire attention. Surtout toi, ma petite fille".

Je sais que sans maquillage, en t-shirt, jeans, et converse all-stars, je passe pour une adolescente de 17 ans (il aurait fallu voir la tête de l'agent de l'immigration au ministère à Kigali lorsqu'il a vu mon âge sur le passeport). En revanche, Étienne, mon copain, a eu droit à la poignée de main officielle et au "Monsieur" gros comme le bras, et ce, malgré le fait que ce soit lui qui m'accompagne. J'aurais pourtant dû m'y attendre; le terrain, perçu comme un rite initiatique dans plusieurs disciplines académiques, a longtemps été réservé aux personnages typiquement masculins. Tel un Indiana Jones sans peurs et sans reproches, le chercheur sur le terrain est fort, indépendant, sans attache et prêt à combattre de sang-froid tous les dangers des lieux inexplorés où il se trouve. Moi, je ne suis qu'une petite fille, blanche de surcroît, au coeur de l'enfer de l'Afrique noire.

La politesse et la retenue attendues de l'étrangère qui débarque dans un nouveau pays m'ont empêchée de répliquer à ce vieil européen colonialiste et condescendant. Il aurait peut-être fallu lui rappeler que la déshumanisation des peuples africains, cet "enfer noir", a été construite et reproduite par ses propres ancêtres. En effet, l'histoire rwandaise nous apprend que l'ethnicité tutsie, hutue et twa constituait en fait des catégories socio-économiques servant à déterminer la richesse d'un individu. De cette identité fluide, les colonisateurs en ont fait une caractéristique ethnique statique, notamment en imposant aux Rwandais une carte d'identité papier. On connait la suite des évènements.

Mais pour mettre le sarcasme et la tragédie de côté, il est vrai que l'on n'aborde pas le terrain de la même manière du fait que l'on soit un homme ou une femme. Ma très courte expérience m'apprend que l'on est surtout traité différemment.

Lors de mon dernier séjour dans la région, je suis tombée sur un douanier congolais un peu entreprenant. Après m'avoir fait poireauter pendant plus de quinze minutes en me posant toutes sortes de questions et à exiger des papiers que je n'avais pas, il a fini pas me dire: "Vous devriez rester plus longtemps au Congo. Vous pourriez même vous trouver un mari ici. Moi, par exemple, je suis célibataire...".

Évidemment, lorsque l'on se retrouve dans ce genre de situation, il faut contrôler ses réflexes premiers. On ne peut effectivement pas prédire ce qui pourrait se passer quand un homme en position d'autorité, avec notre passeport entre ses mains, nous coince au milieu d'un no man's land, entre deux frontières nationales. Que faire d'autre que de répondre: "C'est le mari au Canada qui ne serait pas content!". Par chance, je voyage toujours avec une bague au doigt, question de renforcer l'argument.

Mais cette fois-ci, j'ai la chance d'avoir mon schtroumpf costaud avec moi. C'est vrai qu'on n'est pas vraiment marié, mais on fait comme si, car dans cette région très catholique, je risquerais de perdre ma crédibilité aux yeux de la communauté. Une amie rwandaise m'a d'ailleurs félicitée: "Comme tu as grossi!".

C'est sûr que d'un point de vue occidental, ça ne ressemble pas tout de suite à un compliment. Cependant, il faut comprendre que lorsque l'on prend du poids, ça signifie que l'on mange à notre faim. On associe ainsi tour de taille et prospérité. Et une femme mariée est logiquement plus prospère. Je n'ai cependant pas osé répondre à mon amie que je vivais en concubinage avec Étienne depuis 4 ans.

Demain, on traverse la frontière congolaise. C'est à suivre.