Au début du mois de septembre, j’ai eu l’opportunité de participer à une conférence à l’université de Cape Town et donc de prendre quelques jours de vacances. Avec la situation un peu étouffante de Goma, l’Afrique du Sud a été une vraie bouffée d’air frais.
En débarquant du minuscule avion de Rwandair, nous avons d’abord été surpris de la facilité avec laquelle il a été possible de traverser les douanes. En sortant de l’aéroport, nous nous sommes même demandés si nous étions toujours sur le continent africain. C’est un voyant les maisons barricadées comme de véritables bunkers que nous avons compris qu’il y avait quelque chose qui clochait. L’obsession sécuritaire de Johannesburg a en effet tempéré un peu nos ardeurs, nous qui sortions tout juste d’une ville post-conflit.
On peut par ailleurs noter au passage que dans les pays développés, le sentiment d’insécurité de la population tend à augmenter de façon inversement proportionnelle au taux de criminalité qui lui, est en baisse constante. Mais selon les dires de notre chauffeur de taxi, ce n’est pas le cas de Johannesburg, en raison de la présence très importante de ressortissants nigérians dans la ville. Pour ceux qui ne sont pas familiers aux préjugés racistes entre Africains, les Nigérians sont généralement considérés comme ayant toutes les tares du monde social moderne.
Nous avions alors décidé de prendre le train jusqu’à Cape Town, afin de profiter des paysages magnifiques de l’Afrique du Sud. Ceci s’est avéré être une excellente décision et arrivés à la pointe Sud du continent, nous avons été estomaqués par la beauté du Cap. À l’ombre de la montagne de la table, la ville a tout de la culture européenne, mais avec une touche africaine. Toutefois, les bidonvilles maladroitement camouflés entre les collines nous rappellent que le pays a été construit grâce à l’exploitation et à la ségrégation raciale d’une majorité de la population et ce, au profit de riches propriétaires blancs. D’ailleurs, le musée sur l’Apartheid, nous renseigne sur la façon dont l’ethnicité sud-africaine, alimentée par la peur de l’autre, a été créée en imposant arbitrairement différentes catégories raciales à tous ceux qui n’étaient pas blancs. Ça vous rappelle quelque chose?
Nous sommes rapidement tombés sur un chauffeur de taxi très amical qui nous a fait faire le tour de sa ville, en nous racontant toutes ses anecdotes. Bien qu’Étienne devenait de plus en plus ennuyé, je ne portais pas vraiment attention à ses histoires, trop occupée à somnoler sur le siège arrière du véhicule (il y a quand même des avantages à devoir laisser la place avant à l’Homme). En effet, par mesure de sécurité, il est préférable de faire affaire avec le même taximan, question d’éviter les expériences fâcheuses. J’ai cependant commencé à me poser des questions lorsqu’il a insisté pour nous accompagner à chacune de nos excursions. Les choses se sont également gâtées lorsque, croyant me consoler du départ d’Étienne, il s’est mis à me chanter de vieilles chansons d’Elvis. Ou encore quand il m’appela 3 fois par jour pour avoir de mes nouvelles. Je dus mettre définitivement terme à notre relation lorsque, en sortant de l’auberge où je logeais, il me demanda de me serrer dans ses bras. Il était peut-être un peu trop amical finalement.
Après ces vacances bien méritées et une conférence très stimulante, je suis de retour à Goma, seule. Je ne tarde pas à tomber de nouveau malade, deux fois plutôt qu’une. Je décide donc de prendre les grands moyens: menu de fruits, riz blanc et poulet grillé pour le reste du séjour. Et lorsque l’humeur générale le permet, du thon en boîte. J’ai aussi réussi à dénicher des céréales à grains entiers et fruits séchés, mais à 19$ la boîte de 300g, je les conserve pour les jours de fête.
Pour garder le moral, je me plonge dans le boulot. Le premier objectif que je m’étais fixé pour mon retour était de rencontrer les magistrats de Goma. À mon grand désarroi cependant, j’apprends qu’ils sont en grève depuis 1 semaine. En effet, dans un discours électoral, le président Kabila a soutenu que sous son régime, les magistrats gagnaient 1600$ par mois. Malheureusement, les poches des magistrats sont toujours vides, alors selon ces derniers, il y a quelqu’un quelque part qui pige dedans. Il ne faut pas s’étonner de cette situation dans un pays où l’on mange les avocats avec de la vinaigrette (traduction littérale de «avocat vinaigrette» par «lawyer with dressing» dans le menu d’un chic resto de la ville- photo à venir). On est tout de même en droit de se demander si la justice peut être considérée comme un service essentiel pour la population.
Vaille que vaille, j’ai une volonté de fer. Je me mets donc à traîner au tribunal et à discuter avec les greffiers, qui sont d’une gentillesse incroyable. Ils m’autorisent à fouiller de fond en comble leur registre pour y trouver les cas les plus intéressants. La situation se complique un peu lorsque je demande de consulter certains dossiers. Il faut en effet préciser que tous les jugements sont écrits à la main et s’empilent du plancher au plafond, sous des montagnes de poussières. Évidemment, l’archiviste me jette un regard exaspéré lorsque je lui amène une liste d’une cinquantaine de numéro. Avec toute mon empathie, je lui propose de lui donner un coup de main. Il refuse car avec la poussière, je risque de tomber malade. Lorsque j’insiste, il me dit: «Vous savez madame, j’aimerais bien avoir une barre de savon pour me laver après toute cette saleté».
Vous aurez compris qu’il cherchait en fait à me soutirer un peu de sous. Pour une seconde fois durant mon séjour, mon éthique personnelle me fait hésiter quelques instants. Je dois cependant impérativement consulter ces dossiers. Je décide donc de jouer la carte de la blanche qui ne comprend rien et je lui apporte le lendemain une barre de savon à la fleur des champs (je devais quand même me venger un peu). J’ai finalement pu consulter 35 jugements, ce qui est bien davantage que j’espérais.
Je terminais ce matin mon travail au tribunal. Prochaine étape: Sake, une petite communauté rurale à la périphérie de Goma. Bien des choses en perspective!
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