mercredi 30 mai 2012

Quand ça va mal...


Comme vous pouvez vous en douter, le travail terrain n’est pas toujours facile. Ce qui est particulier dans le contexte d’un site comme Goma c'est le nombre élevé d’acteurs institutionnels qui oeuvrent sur un même terrain, si on pense par exemple aux organisations non gouvernementales et gouvernementales, internationales et locales, militaires et civiles. On se retrouve donc à devoir jongler avec plusieurs statuts à la fois afin d’être en mesure d'interagir adéquatement avec chaque acteur, pour s’ajuster à la situation et réaffirmer sa place. 
Une mauvaise négociation de statut peut en effet avoir des conséquences catastrophiques sur l’accès aux données tant convoitées ou encore pire, sur notre sécurité personnelle (ma mère m’a bien avertie qu’il ne faut jamais répliquer à un soldat armé). Cependant, je crois que le plus difficile lorsque l’on fait de la recherche est de devoir sans cesse légitimer sa position d’extériorité. Aujourd’hui, je me rends compte que plusieurs choses ont changé depuis mon départ, nécessitant conséquemment une redéfinition des relations avec mes partenaires.
Par exemple, en commençant mes recherches l’année dernière, l’organisation canadienne avec laquelle je travaillais commençait également tout juste à mettre en œuvre son projet, donc l’équipe travaillait surtout au développement de son partenariat sur le terrain. Elle faisait alors face à une certaine hostilité de la part des partenaires locaux, qui avaient eu l’impression d’avoir été exploités par le passé par des organisations internationales qui gardaient la majorité des ressources des projets pour leur propre institution. Ma présence pouvait ainsi paraître comme un manque de confiance dans les capacités des partenaires locaux, qui ne voyaient pas la nécessité de dépenser des fonds (réels ou fictifs) pour une étrangère à même les ressources limitées du projet. Dans ce contexte, j’ai opté pour le statut de stagiaire. Une stagiaire n’est généralement pas considérée comme ayant un pouvoir ou des ressources importantes au sein d’une organisation. Le fait que je paraisse très jeune a également été utile dans ce cas, car physiquement, je correspondais très bien à la jeune et innocente étudiante qui a tout à apprendre. 
Les choses se sont un peu compliquées à mon retour, lorsqu’une collègue me demanda par quelles ressources financières j’arrivais à réaliser une étude qui demandait autant de moyens logistiques. Oups, je ne paraissais plus si innocente tout d’un coup.
Lors de mon dernier séjour en effet, j’avais joué la carte de l’indépendance, engageant mon propre chauffeur, les membres de mon équipe de recherche, en organisant mes propres déplacements. Je ne m’étais toutefois pas rendu compte que ce comportement ne correspondait pas du tout au statut de stagiaire que je m’étais donné. Et je me suis fait avertir. En fait, l’association a récemment changé de local, avec des murs en dur, et elle possède sa propre voiture et son chauffeur. Faut croire qu’elle aussi a changé de statut. 
Mes partenaires sont tout de même de plus en plus à l’aise avec moi. À mon arrivée, tout le monde a trouvé que j’avais terriblement engraissé. Il s’agit évidemment d’un compliment, comme j’avais expliqué dans un blogue précédemment. Les femmes me taquinent également sur le fait que je ne sois pas encore enceinte. Ça aussi, c’est bien normal. Mais cette fois-ci, comme pour me contredire, une collègue me demande en secret de lui donner mon truc. J’ai eu comme une envie soudaine de la serrer dans mes bras.
Malgré tous ces bouleversements et ajustements, je réussis peu à peu à m’adapter à mon environnement, surtout au manque d’eau et d’électricité. Même quand il y a de l’électricité, le courant est très instable. Tellement qu’un matin, je me rends compte que le fil d’alimentation de mon ordinateur a brûlé, en raison d’un choc de tension trop élevé. Évidemment, c’est la panique, car non seulement il s’agit d’un outil de travail indispensable, c’est également ma fenêtre sur le monde extérieur. Pour ajouter à mon malheur, les macs ne sont pas très populaires à Goma. Impossible de trouver un chargeur compatible.
Pour ceux qui ne sont pas familiers avec cette région du monde, l’économie informelle et/ou illicite y est prédominante. C’est une conséquence du système néo-libéral, puisque les gens sont confrontés à la fois aux désirs de consommation construits globalement et à la rareté de ces biens au niveau local. L’économie de l’ombre devient donc un moyen d’acquérir ce dont on n’a pas accès, tout en créant une nouvelle forme d’ordre social dans un État où les autorités gouvernementales semblent elles-mêmes contrefaites. 
Mais comme Occidentale, mon premier réflexe est toujours d’aller sur le marché formel. En me présentant au seul centre informatique reconnu de la ville, on me dit qu’un nouveau chargeur de mac me coûterait environ 300 $ et prendrait 4 mois à arriver au pays, car il faut le commander des États-Unis. Je me résigne donc à aller faire un tour du côté obscur. À ce niveau, je réalise que j’ai de nombreuses options, mais pas toujours très bonnes. 
Je dois avouer que je considère mon ordinateur un peu comme le prolongement de moi-même, alors vous imaginez mon énervement lorsqu’un soi-disant technicien posa sa langue sur le bout de mon chargeur pour y tester la tension. Il insista alors pour démonter mon portable, car selon lui, ce n’était pas mon alimentation le problème. Je n’osais pas imaginer de quelle manière il pensait pouvoir régler le problème. Peut-être encore en utilisant sa langue sur toutes les pièces ??? Par chance, mon chauffeur réussi à localiser le seul technicien en ville, et peut-être même le seul dans toute la région, qui connaissait les macs. Comme une sorte de maître jeidi Apple, il ouvrit mon chargeur avec une précision chirurgicale et régla le problème la journée même. 
Maintenant, j’ai le chargeur tout enrubanné, mais au moins, je peux continuer à utiliser ma précieuse machine. Et tout ça donne à mon ordi un caractère très africain : pas tout à fait droit, mais toujours très fonctionnel !

jeudi 17 mai 2012

Le retour

Goma. Quel merveilleux petit coin de l’Afrique, en pleine saison des pluies ! En passant la grande barrière, on remarque même quelques rues nouvellement asphaltées, comme autant de petits chemins vers le développement et la reconstruction, seuls témoins tangibles de la récente campagne électorale. 
Le retour au pays signifie aussi le retour de l’incertitude et de l’angoisse. Je connais pourtant bien la route, mais mes réflexes d’étrangère restent difficiles à réprimer. En arrivant à la frontière, rien n’est vraiment différent et en même temps, je cherche mes repères. En passant les douanes, une dame m’interpelle et m’entraîne dans une petite pièce sans fenêtres :  
« C’est la première fois que vous passez ? » 
« Non, non » 
« Donc vous connaissez la taxe de bagages ? » 
« Oui, oui, mais je n’ai que des francs rwandais » 
« Ça va aller... non pas besoin d’ouvrir vos bagages... vous donnerez le reste à vos porteurs ».   
En sortant, mes porteurs me disent que mon chauffeur est arrivé. Je n’attendais pourtant personne, mais bon, peut-être que quelqu'un est venu finalement. En entrant dans la voiture, je le salue. Il me demande: 
« Vous êtes italienne ? » 
« Non » 
« De l’ACVSI alors ? » 
« Non »
« De MSF ? »
« Non » 
« Vous n’êtes pas Mme Francesca ? »... 
Merde, il y a tellement d’humanitaires ici que lorsque l’on voit débarquer une blanche, on déduit qu’elle fait partie de la troupe. Le chauffeur de la coopération italienne finit par avoir pitié de moi avec tous mes bagages sous la pluie battante et il accepte de venir me reconduire pour un prix très raisonnable. Ça n’aura pas été si pénible après tout.
Rendue à bon port, mais sans eau ni électricité, moi qui rêvait d’une douche bien chaude. On dira que c’est le métier qui rentre. 
Je prends alors le temps de m’informer un peu de la situation dans la ville. En effet, il y a quelques semaines, le général Bosco Ntaganda a fait défection suite à la menace du Président Kabila de le poursuivre en justice, entraînant du même coup une reprise des combats dans la région et un mouvement massif des populations vers Goma et au Rwanda. Ntaganda a été accusé par la Cour pénale internationale avec Thomas Lubanga pour le rôle qu’il a joué dans l’organisation de l’Union des patriotes congolais (UPC). Ils avaient alors instrumentalisé la guerre ethnique qui faisait rage en Ituri depuis avril 1999 entre Hema et Lendu pour constituer des milices et prendre activement part au pillage des richesses naturelles. Malgré le mandat d’arrêt de la CPI, Ntaganda a continué à opérer ouvertement dans le Nord-Kivu. Il est en effet entré au Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), un mouvement rebelle tutsi, alors dirigé par Laurent Nkunda. En 2009, Ntaganda a pris le contrôle du CNDP et a signé un accord de paix avec le gouvernement de la RDC, acceptant d’intégrer ses forces dans l’armée nationale. C’est pour cette raison que le Président avait refusé à l’époque de livrer à la justice internationale. Ntaganda, comme bien d’autres, faisait alors partie de cette « internationale rebelle », lorsque divers groupes armés au Nord Kivu avaient leurs racines au sein des pays voisins. 
Étrangement, en 2006, la CPI ne parlait que d’enrôlement d’enfants-soldats
Je me demande bien d’où vient cet engouement soudain pour les enfants-soldats. Comprenez-moi bien, il s’agit évidemment d’un crime de guerre horrible et immoral. Mais on semble parfois oublier, comme l’a fait le créateur de Kony 2012, que la situation de ces enfants est beaucoup plus complexe qu’elle n’y parait. L’armée est une source de pouvoir : le prestige de l’uniforme, le droit de porter une arme, le mythe de l’enfant-soldat qui fume et qui boit, protégé par le chef à qui seul il doit rendre des comptes, tout ceci combiné à l’affaiblissement des structures familiales, l’effondrement des infrastructures scolaires et le délabrement total des conditions de vie économiques et sociales au Congo ont souvent poussé à l’engagement volontaire de ces enfants. Ils restent sans conteste des victimes, mais moins de ces chefs de guerre que de la pauvreté endémique et du mépris de la communauté internationale face à quelconques mesures de prévention des conflits.
Plusieurs questions restent donc en suspens : la traque de Ntaganda et surtout la récente condamnation de Lubanga par la CPI ouvre maintenant la voie pour des réparations aux victimes. Dans ce cas, que va-t-il se passer avec les femmes qui ont été violées, les villageois dont les maisons ont été brulées et pillées ? Il semblerait en effet que certains soient plus victimes que d’autres. 
Puis si on veut réellement combattre l’impunité, que faire avec les complices qui se trouvent présentement dans les sphères de pouvoir à Kinshasa, Kigali, Kampala et à Bujumbura ? Ils ne correspondent peut-être pas assez à l’image du chef de guerre sanguinaire et cannibale.
Mais je m’emporte.
Ce qui est intéressant avec la situation actuelle au Nord Kivu est qu’elle nous offre un exemple concret des tensions qui peuvent exister entre la justice et la paix dans un contexte postconflit. La procureure de la CPI a d’ailleurs affirmé que tant que la justice ne sera pas rendue, les populations civiles continueront à souffrir des conséquences des conflits. Moi qui pensais que c’était justement l’intérêt renouvelé de la CPI pour Ntaganda qui avait causé ce regain de violences dans la région ! Selon moi, les dommages collatéraux sur la population civile auraient dû être évités il y a bien longtemps, bientôt 20 ans, avant le génocide rwandais. Mais bon, la communauté internationale, dont la CPI est une digne représente, a préféré graisser l’imposant business humanitaire a posteriori plutôt que de tenter de trouver une solution politique durable pour la région. 
Faut croire qu’il y aura toujours des victimes, des sauvages et des sauveurs (expression empruntée à Makau Mutua).
Ouf, que de questionnements et de frustrations pour ce tranquille retour au pays ! Par chance, mes amis sont toujours là. En partageant une pizza et plusieurs bouteilles de bière Mutzig ensemble à l'auberge, c’est comme si je n’étais jamais partie finalement.

mardi 4 octobre 2011

Un peu d'air

Au début du mois de septembre, j’ai eu l’opportunité de participer à une conférence à l’université de Cape Town et donc de prendre quelques jours de vacances. Avec la situation un peu étouffante de Goma, l’Afrique du Sud a été une vraie bouffée d’air frais.
En débarquant du minuscule avion de Rwandair, nous avons d’abord été surpris de la facilité avec laquelle il a été possible de traverser les douanes. En sortant de l’aéroport, nous nous sommes même demandés si nous étions toujours sur le continent africain. C’est un voyant les maisons barricadées comme de véritables bunkers que nous avons compris qu’il y avait quelque chose qui clochait. L’obsession sécuritaire de Johannesburg a en effet tempéré un peu nos ardeurs, nous qui sortions tout juste d’une ville post-conflit. 
On peut par ailleurs noter au passage que dans les pays développés, le sentiment d’insécurité de la population tend à augmenter de façon inversement proportionnelle au taux de criminalité qui lui, est en baisse constante. Mais selon les dires de notre chauffeur de taxi, ce n’est pas le cas de Johannesburg, en raison de la présence très importante de ressortissants nigérians dans la ville. Pour ceux qui ne sont pas familiers aux préjugés racistes entre Africains, les Nigérians sont généralement considérés comme ayant toutes les tares du monde social moderne.
Nous avions alors décidé de prendre le train jusqu’à Cape Town, afin de profiter des paysages magnifiques de l’Afrique du Sud. Ceci s’est avéré être une excellente décision et arrivés à la pointe Sud du continent, nous avons été estomaqués par la beauté du Cap. À l’ombre de la montagne de la table, la ville a tout de la culture européenne, mais avec une touche africaine. Toutefois, les bidonvilles maladroitement camouflés entre les collines nous rappellent que le pays a été construit grâce à l’exploitation et à la ségrégation raciale d’une majorité de la population et ce, au profit de riches propriétaires blancs. D’ailleurs, le musée sur l’Apartheid, nous renseigne sur la façon dont l’ethnicité sud-africaine, alimentée par la peur de l’autre, a été créée en imposant arbitrairement différentes catégories raciales à tous ceux qui n’étaient pas blancs. Ça vous rappelle quelque chose?
Nous sommes rapidement tombés sur un chauffeur de taxi très amical qui nous a fait faire le tour de sa ville, en nous racontant toutes ses anecdotes. Bien qu’Étienne devenait de plus en plus ennuyé, je ne portais pas vraiment attention à ses histoires, trop occupée à somnoler sur le siège arrière du véhicule (il y a quand même des avantages à devoir laisser la place avant à l’Homme). En effet, par mesure de sécurité, il est préférable de faire affaire avec le même taximan, question d’éviter les expériences fâcheuses. J’ai cependant commencé à me poser des questions lorsqu’il a insisté pour nous accompagner à chacune de nos excursions. Les choses se sont également gâtées lorsque, croyant me consoler du départ d’Étienne, il s’est mis à me chanter de vieilles chansons d’Elvis. Ou encore quand il m’appela 3 fois par jour pour avoir de mes nouvelles. Je dus mettre définitivement terme à notre relation lorsque, en sortant de l’auberge où je logeais, il me demanda de me serrer dans ses bras. Il était peut-être un peu trop amical finalement.

Après ces vacances bien méritées et une conférence très stimulante, je suis de retour à Goma, seule. Je ne tarde pas à tomber de nouveau malade, deux fois plutôt qu’une. Je décide donc de prendre les grands moyens: menu de fruits, riz blanc et poulet grillé pour le reste du séjour. Et lorsque l’humeur générale le permet, du thon en boîte. J’ai aussi réussi à dénicher des céréales à grains entiers et fruits séchés, mais à 19$ la boîte de 300g, je les conserve pour les jours de fête. 
Pour garder le moral, je me plonge dans le boulot. Le premier objectif que je m’étais fixé  pour mon retour était de rencontrer les magistrats de Goma. À mon grand désarroi cependant, j’apprends qu’ils sont en grève depuis 1 semaine. En effet, dans un discours électoral, le président Kabila a soutenu que sous son régime, les magistrats gagnaient 1600$ par mois. Malheureusement, les poches des magistrats sont toujours vides, alors selon ces derniers, il y a quelqu’un quelque part qui pige dedans. Il ne faut pas s’étonner de cette situation dans un pays où l’on mange les avocats avec de la vinaigrette (traduction littérale de «avocat vinaigrette» par «lawyer with dressing» dans le menu d’un chic resto de la ville- photo à venir). On est tout de même en droit de se demander si la justice peut être considérée comme un service essentiel pour la population. 
Vaille que vaille, j’ai une volonté de fer. Je me mets donc à traîner au tribunal et à discuter avec les greffiers, qui sont d’une gentillesse incroyable. Ils m’autorisent à fouiller de fond en comble leur registre pour y trouver les cas les plus intéressants. La situation se complique un peu lorsque je demande de consulter certains dossiers. Il faut en effet préciser que tous les jugements sont écrits à la main et s’empilent du plancher au plafond, sous des montagnes de poussières. Évidemment, l’archiviste me jette un regard exaspéré lorsque je lui amène une liste d’une cinquantaine de numéro. Avec toute mon empathie, je lui propose de lui donner un coup de main. Il refuse car avec la poussière, je risque de tomber malade. Lorsque j’insiste, il me dit: «Vous savez madame, j’aimerais bien avoir une barre de savon pour me laver après toute cette saleté». 
Vous aurez compris qu’il cherchait en fait à me soutirer un peu de sous. Pour une seconde fois durant mon séjour, mon éthique personnelle me fait hésiter quelques instants. Je dois cependant impérativement consulter ces dossiers. Je décide donc de jouer la carte de la blanche qui ne comprend rien et je lui apporte le lendemain une barre de savon à la fleur des champs (je devais quand même me venger un peu). J’ai finalement pu consulter 35 jugements, ce qui est bien davantage que j’espérais. 
Je terminais ce matin mon travail au tribunal. Prochaine étape: Sake, une petite communauté rurale à la périphérie de Goma. Bien des choses en perspective!