Goma. Quel merveilleux petit coin de l’Afrique, en pleine saison des pluies ! En passant la grande barrière, on remarque même quelques rues nouvellement asphaltées, comme autant de petits chemins vers le développement et la reconstruction, seuls témoins tangibles de la récente campagne électorale.
Le retour au pays signifie aussi le retour de l’incertitude et de l’angoisse. Je connais pourtant bien la route, mais mes réflexes d’étrangère restent difficiles à réprimer. En arrivant à la frontière, rien n’est vraiment différent et en même temps, je cherche mes repères. En passant les douanes, une dame m’interpelle et m’entraîne dans une petite pièce sans fenêtres :
« C’est la première fois que vous passez ? »
« Non, non »
« Donc vous connaissez la taxe de bagages ? »
« Oui, oui, mais je n’ai que des francs rwandais »
« Ça va aller... non pas besoin d’ouvrir vos bagages... vous donnerez le reste à vos porteurs ».
En sortant, mes porteurs me disent que mon chauffeur est arrivé. Je n’attendais pourtant personne, mais bon, peut-être que quelqu'un est venu finalement. En entrant dans la voiture, je le salue. Il me demande:
« Vous êtes italienne ? »
« Non »
« De l’ACVSI alors ? »
« Non »
« De MSF ? »
« Non »
« Vous n’êtes pas Mme Francesca ? »...
Merde, il y a tellement d’humanitaires ici que lorsque l’on voit débarquer une blanche, on déduit qu’elle fait partie de la troupe. Le chauffeur de la coopération italienne finit par avoir pitié de moi avec tous mes bagages sous la pluie battante et il accepte de venir me reconduire pour un prix très raisonnable. Ça n’aura pas été si pénible après tout.
Rendue à bon port, mais sans eau ni électricité, moi qui rêvait d’une douche bien chaude. On dira que c’est le métier qui rentre.
Je prends alors le temps de m’informer un peu de la situation dans la ville. En effet, il y a quelques semaines, le général Bosco Ntaganda a fait défection suite à la menace du Président Kabila de le poursuivre en justice, entraînant du même coup une reprise des combats dans la région et un mouvement massif des populations vers Goma et au Rwanda. Ntaganda a été accusé par la Cour pénale internationale avec Thomas Lubanga pour le rôle qu’il a joué dans l’organisation de l’Union des patriotes congolais (UPC). Ils avaient alors instrumentalisé la guerre ethnique qui faisait rage en Ituri depuis avril 1999 entre Hema et Lendu pour constituer des milices et prendre activement part au pillage des richesses naturelles. Malgré le mandat d’arrêt de la CPI, Ntaganda a continué à opérer ouvertement dans le Nord-Kivu. Il est en effet entré au Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), un mouvement rebelle tutsi, alors dirigé par Laurent Nkunda. En 2009, Ntaganda a pris le contrôle du CNDP et a signé un accord de paix avec le gouvernement de la RDC, acceptant d’intégrer ses forces dans l’armée nationale. C’est pour cette raison que le Président avait refusé à l’époque de livrer à la justice internationale. Ntaganda, comme bien d’autres, faisait alors partie de cette « internationale rebelle », lorsque divers groupes armés au Nord Kivu avaient leurs racines au sein des pays voisins.
Étrangement, en 2006, la CPI ne parlait que d’enrôlement d’enfants-soldats
Je me demande bien d’où vient cet engouement soudain pour les enfants-soldats. Comprenez-moi bien, il s’agit évidemment d’un crime de guerre horrible et immoral. Mais on semble parfois oublier, comme l’a fait le créateur de Kony 2012, que la situation de ces enfants est beaucoup plus complexe qu’elle n’y parait. L’armée est une source de pouvoir : le prestige de l’uniforme, le droit de porter une arme, le mythe de l’enfant-soldat qui fume et qui boit, protégé par le chef à qui seul il doit rendre des comptes, tout ceci combiné à l’affaiblissement des structures familiales, l’effondrement des infrastructures scolaires et le délabrement total des conditions de vie économiques et sociales au Congo ont souvent poussé à l’engagement volontaire de ces enfants. Ils restent sans conteste des victimes, mais moins de ces chefs de guerre que de la pauvreté endémique et du mépris de la communauté internationale face à quelconques mesures de prévention des conflits.
Plusieurs questions restent donc en suspens : la traque de Ntaganda et surtout la récente condamnation de Lubanga par la CPI ouvre maintenant la voie pour des réparations aux victimes. Dans ce cas, que va-t-il se passer avec les femmes qui ont été violées, les villageois dont les maisons ont été brulées et pillées ? Il semblerait en effet que certains soient plus victimes que d’autres.
Puis si on veut réellement combattre l’impunité, que faire avec les complices qui se trouvent présentement dans les sphères de pouvoir à Kinshasa, Kigali, Kampala et à Bujumbura ? Ils ne correspondent peut-être pas assez à l’image du chef de guerre sanguinaire et cannibale.
Mais je m’emporte.
Ce qui est intéressant avec la situation actuelle au Nord Kivu est qu’elle nous offre un exemple concret des tensions qui peuvent exister entre la justice et la paix dans un contexte postconflit. La procureure de la CPI a d’ailleurs affirmé que tant que la justice ne sera pas rendue, les populations civiles continueront à souffrir des conséquences des conflits. Moi qui pensais que c’était justement l’intérêt renouvelé de la CPI pour Ntaganda qui avait causé ce regain de violences dans la région ! Selon moi, les dommages collatéraux sur la population civile auraient dû être évités il y a bien longtemps, bientôt 20 ans, avant le génocide rwandais. Mais bon, la communauté internationale, dont la CPI est une digne représente, a préféré graisser l’imposant business humanitaire a posteriori plutôt que de tenter de trouver une solution politique durable pour la région.
Faut croire qu’il y aura toujours des victimes, des sauvages et des sauveurs (expression empruntée à Makau Mutua).
Ouf, que de questionnements et de frustrations pour ce tranquille retour au pays ! Par chance, mes amis sont toujours là. En partageant une pizza et plusieurs bouteilles de bière Mutzig ensemble à l'auberge, c’est comme si je n’étais jamais partie finalement.







































