mardi 4 octobre 2011

Un peu d'air

Au début du mois de septembre, j’ai eu l’opportunité de participer à une conférence à l’université de Cape Town et donc de prendre quelques jours de vacances. Avec la situation un peu étouffante de Goma, l’Afrique du Sud a été une vraie bouffée d’air frais.
En débarquant du minuscule avion de Rwandair, nous avons d’abord été surpris de la facilité avec laquelle il a été possible de traverser les douanes. En sortant de l’aéroport, nous nous sommes même demandés si nous étions toujours sur le continent africain. C’est un voyant les maisons barricadées comme de véritables bunkers que nous avons compris qu’il y avait quelque chose qui clochait. L’obsession sécuritaire de Johannesburg a en effet tempéré un peu nos ardeurs, nous qui sortions tout juste d’une ville post-conflit. 
On peut par ailleurs noter au passage que dans les pays développés, le sentiment d’insécurité de la population tend à augmenter de façon inversement proportionnelle au taux de criminalité qui lui, est en baisse constante. Mais selon les dires de notre chauffeur de taxi, ce n’est pas le cas de Johannesburg, en raison de la présence très importante de ressortissants nigérians dans la ville. Pour ceux qui ne sont pas familiers aux préjugés racistes entre Africains, les Nigérians sont généralement considérés comme ayant toutes les tares du monde social moderne.
Nous avions alors décidé de prendre le train jusqu’à Cape Town, afin de profiter des paysages magnifiques de l’Afrique du Sud. Ceci s’est avéré être une excellente décision et arrivés à la pointe Sud du continent, nous avons été estomaqués par la beauté du Cap. À l’ombre de la montagne de la table, la ville a tout de la culture européenne, mais avec une touche africaine. Toutefois, les bidonvilles maladroitement camouflés entre les collines nous rappellent que le pays a été construit grâce à l’exploitation et à la ségrégation raciale d’une majorité de la population et ce, au profit de riches propriétaires blancs. D’ailleurs, le musée sur l’Apartheid, nous renseigne sur la façon dont l’ethnicité sud-africaine, alimentée par la peur de l’autre, a été créée en imposant arbitrairement différentes catégories raciales à tous ceux qui n’étaient pas blancs. Ça vous rappelle quelque chose?
Nous sommes rapidement tombés sur un chauffeur de taxi très amical qui nous a fait faire le tour de sa ville, en nous racontant toutes ses anecdotes. Bien qu’Étienne devenait de plus en plus ennuyé, je ne portais pas vraiment attention à ses histoires, trop occupée à somnoler sur le siège arrière du véhicule (il y a quand même des avantages à devoir laisser la place avant à l’Homme). En effet, par mesure de sécurité, il est préférable de faire affaire avec le même taximan, question d’éviter les expériences fâcheuses. J’ai cependant commencé à me poser des questions lorsqu’il a insisté pour nous accompagner à chacune de nos excursions. Les choses se sont également gâtées lorsque, croyant me consoler du départ d’Étienne, il s’est mis à me chanter de vieilles chansons d’Elvis. Ou encore quand il m’appela 3 fois par jour pour avoir de mes nouvelles. Je dus mettre définitivement terme à notre relation lorsque, en sortant de l’auberge où je logeais, il me demanda de me serrer dans ses bras. Il était peut-être un peu trop amical finalement.

Après ces vacances bien méritées et une conférence très stimulante, je suis de retour à Goma, seule. Je ne tarde pas à tomber de nouveau malade, deux fois plutôt qu’une. Je décide donc de prendre les grands moyens: menu de fruits, riz blanc et poulet grillé pour le reste du séjour. Et lorsque l’humeur générale le permet, du thon en boîte. J’ai aussi réussi à dénicher des céréales à grains entiers et fruits séchés, mais à 19$ la boîte de 300g, je les conserve pour les jours de fête. 
Pour garder le moral, je me plonge dans le boulot. Le premier objectif que je m’étais fixé  pour mon retour était de rencontrer les magistrats de Goma. À mon grand désarroi cependant, j’apprends qu’ils sont en grève depuis 1 semaine. En effet, dans un discours électoral, le président Kabila a soutenu que sous son régime, les magistrats gagnaient 1600$ par mois. Malheureusement, les poches des magistrats sont toujours vides, alors selon ces derniers, il y a quelqu’un quelque part qui pige dedans. Il ne faut pas s’étonner de cette situation dans un pays où l’on mange les avocats avec de la vinaigrette (traduction littérale de «avocat vinaigrette» par «lawyer with dressing» dans le menu d’un chic resto de la ville- photo à venir). On est tout de même en droit de se demander si la justice peut être considérée comme un service essentiel pour la population. 
Vaille que vaille, j’ai une volonté de fer. Je me mets donc à traîner au tribunal et à discuter avec les greffiers, qui sont d’une gentillesse incroyable. Ils m’autorisent à fouiller de fond en comble leur registre pour y trouver les cas les plus intéressants. La situation se complique un peu lorsque je demande de consulter certains dossiers. Il faut en effet préciser que tous les jugements sont écrits à la main et s’empilent du plancher au plafond, sous des montagnes de poussières. Évidemment, l’archiviste me jette un regard exaspéré lorsque je lui amène une liste d’une cinquantaine de numéro. Avec toute mon empathie, je lui propose de lui donner un coup de main. Il refuse car avec la poussière, je risque de tomber malade. Lorsque j’insiste, il me dit: «Vous savez madame, j’aimerais bien avoir une barre de savon pour me laver après toute cette saleté». 
Vous aurez compris qu’il cherchait en fait à me soutirer un peu de sous. Pour une seconde fois durant mon séjour, mon éthique personnelle me fait hésiter quelques instants. Je dois cependant impérativement consulter ces dossiers. Je décide donc de jouer la carte de la blanche qui ne comprend rien et je lui apporte le lendemain une barre de savon à la fleur des champs (je devais quand même me venger un peu). J’ai finalement pu consulter 35 jugements, ce qui est bien davantage que j’espérais. 
Je terminais ce matin mon travail au tribunal. Prochaine étape: Sake, une petite communauté rurale à la périphérie de Goma. Bien des choses en perspective!

mercredi 14 septembre 2011

La résistance

Nos premiers mois dans la région des grands lacs africains n’ont pas été très faciles. Malgré tout ce qui s’est passé, nous avons tout de même voulu profiter de nos moments ici, qu’ils soient bons ou mauvais. Alors un matin, pleins de bonnes intentions, nous avons revêtu nos habits de touristes pour visiter les lieux les plus spectaculaires de la RDC. D’abord, les gorilles. Quelques jours avant le grand départ cependant, nous avons appris par les nouvelles locales qu’un groupe de personnes avait tenté de faire passer en douce un bébé gorille à la frontière de Gisenyi. Depuis le début de l’année 2011, 11 gardes-chasses ont ainsi été tués par ce genre de braconniers. Par mesure de sécurité, nous nous sommes résignés.
Il nous restait tout de même le Nyiragongo. Il est en effet possible d’escalader les 1700 m d’où s’élèvent le volcan et de passer la nuit au sommet pour admirer le cratère encore bouillant de lave. Mais la veille de notre départ, Étienne est brûlant de fièvre. Nous sacrifions donc notre périlleuse aventure pour passer la journée dans un hôpital un peu douteux de Goma. Ce n’est que partie remise, car nous ne manquons pas de volonté. Nous décidons alors d’entreprendre la montée la semaine suivante. Il faut quand même préciser que, bien que nous soyons généralement très actifs, il y avait plus d’un mois que nous n’avions pas pratiqué un sport quelconque. Ceci combiné à nos problèmes de santé divers, nous étions loins d’être à un niveau énergétique optimal (Étienne aura en effet perdu 30lbs lors de son séjour). Mais nous avions fait de cette escalade une affaire personnelle: le symbole de notre résistance. 
Ambitieux, nous avons choisi d’effectuer l’aller-retour dans la même journée. Nous étions également accompagnés de 3 gardes-chasses armés jusqu’aux dents. En croisant le chemin d’un deuxième groupe transportant un lance-rocket vers le sommet, je les questionne sur l’état de la sécurité des environs. On me répond qu’il n’y a plus de groupes armés dans la région depuis longtemps, mais que les armes jouent un rôle préventif et dissuasif. J’aurais pu leur mentionner qu’on a beaucoup plus de chance d’être la cible de tirs ennemis lorsque l’on possède une arme et que l’on représente une menace, mais j’étais beaucoup trop concentrée à évacuer mes anxiétés, mes déprimes et ma colère passées sur les pentes raides et rocheuses du volcan. 
Nous avons marché ainsi durant plus de 10 heures, bercés par les vieux succès de Céline Dion, Natasha Saint-Pierre et Bryan Adams. En effet, malgré leurs gros canons, nos gardes-chasses étaient de profonds sentimentaux qui trainaient partout une petite radio. Nous, ça nous a surtout encouragé à atteindre le sommet plus rapidement. 
Nous avons finalement vaincu la bête, avec les ischio-jambiers tendus comme de la corde, les genoux qui pliaient vers l’intérieur et le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Ça nous prendra près d’une semaine pour oser affronter de nouveau un escalier, tellement nos muscles nous ont fait souffrir. Mais au bout du compte, on se dira que ça a valu la peine. 
Pour souligner cet accomplissement, mais également le départ éminent d’Étienne pour le Canada, un couple d’amis congolais nous ont invité à partager un repas. 


Pour une petite mise en contexte, les familles congolaises sont particulièrement nombreuses. Il n’est pas rare par exemple de compter plus de 8 enfants chez un couple monogame. Crispin et Rosine en sont d’ailleurs à leur 7ième garçon. En fait, le statut social d’une femme congolaise dépend notamment de sa capacité à procréer. J’ai compris cette norme sociale beaucoup trop tard cependant, en voyant le visage horrifié de mes collègues lorsque je leur ai avoué que je n’avais pas encore d’enfants et ce, après des années de vie commune avec Étienne. Mais le contexte canadien est différent, surtout d’un point de vue économique, et mes amies le savent bien. C’est que les familles nombreuses sont également une garantie de soutien pour les parents qui atteindraient un âge avancé dans un endroit où il n’existe aucun filet social. Mais attention, les petits congolais sont loin d’être les enfants-rois que l’on élève chez nous. Pour bien gérer une famille nombreuse, il faut la participation de chacun. 
Donc après un souper bien arrosé, nous décidons de visiter une boîte de nuit du quartier, question de donner une dernière bonne impression à Étienne. Mais en mettant le pied dans l’établissement, une bagarre violente éclate. Nous avons tout juste le temps de nous précipiter vers la sortie avec la foule tout en évitant de marcher dans les flaques de sang qui jonchaient le sol. Crispin s’exclame alors: «Vous voyez, nous sommes de bons chrétiens, et Dieu ne voulait pas qu’on entre dans cet endroit». Je crois bien que je vais finir croyante!
On passera le reste de la soirée dans un lieu très sympa, dont Étienne gardera de bons souvenirs. On n'aura pas tout perdu après tout! 

mardi 9 août 2011

Goma, août 2011

Derrière chez moiLe lac KivuDSCN0210Goma5La circulationUniversité de Goma
GomaGoma6Kouchoukou (la bicyclette traditionnelle)Les motardsGoma4Chez moi 1
Goma3Goma2IMG_0153IMG_0152IMG_0151IMG_0149

Goma, août 2011, un album sur Flickr.

Au coeur de l'Afrique noire

Sur la route qui sépare Kigali et Gisenyi, nous avons de la difficulté à calmer notre anxiété. Nous appréhendons en effet le moment où nous arriverons à la frontière congolaise. Les contrôles frontaliers sont toujours un peu stressants, trop officiels, trop protocolaires. On y ressent toute la force de l’autorité étatique. Lorsque cette autorité nous est familière, elle est rassurante comme un bon père de famille. Lorsque l’on arrive dans une zone sortant à peine d’un conflit, en territoire étranger, il y a de quoi aviver les inquiétudes. 
Je vois Étienne se tortiller sur le siège avant du véhicule. Même si ce n’est pas ma première fois, mon estomac commence aussi à se nouer. Au moins la beauté des paysages rwandais aident à chasser nos idées noires pour quelques instants.
Évidemment, nous ne passons pas incognito. En débarquant, nous sommes assaillis par porteurs et chauffeurs qui flairent la bonne affaire. On peine à garder un oeil sur nos bagages lorsque l’on présente papiers et passeport aux douaniers. C’est à ce moment que le chauffeur que nous avions désigné me prend en aparté: les policiers demandent 5 $ pour ne pas fouiller nos bagages. Si nous refusons, nous craignons qu’au mieux, les policiers trouvent un autre moyen de nous imposer une taxe quelconque ou qu’au pire, ils nous refusent tout simplement l’entrée. 
Mon éthique personnelle me fait hésiter seulement quelques secondes. Et je ferme les yeux en lui donnant le billet. 
La différence entre le Rwanda et la RDC est désolante. La population de Goma a triplé avec le flot de réfugiés causé par le génocide de 1994. Située au bord du lac Kivu, au milieu de la vallée du Rift africain et à la portée de la chaîne volcanique des Virunga, elle est également construite sur les pentes du Nyiragongo. Le volcan a d’ailleurs fait éruption en mai 2002, entraînant plus de la moitié de la ville sous son passage. Tout ceci a laissé Goma en situation de triste décrépitude. Les coulées de lave qui ont remplacé les rues du centre-ville nous donnent l'impression de baigner dans une atmosphère généralement grisâtre. En débarquant à l’hôtel, Étienne reste quelques instants sous le choc. Avec le bruit des avions qui nous passent sur la tête, on se croirait en pleine zone de guerre. Il faut rassembler tout notre courage pour oser mettre le nez dehors. 
En référence à notre indicateur d’observation précédent, la circulation à Goma est effrayante. Avec les routes en réfection, le nombre effarant de véhicules tout-terrain sur le terrain (1 véhicule pour chaque humanitaire), puis la poussière qui nous brûle les yeux et la gorge, on risque à tout moment de se faire renverser par un moto-taximan qui va dans tous les sens imaginables (surtout en sens contraire) avec à son bord une cuisse de vache entière ou des mètres de tiges de métal (notamment), 
Les fréquentes coupures d’eau et de courant ont également tôt fait de miner notre moral. Il nous faudra alors 2 semaines, 2 appartements et 2 gastros pour nous habituer à notre nouvel environnement. Par chance, il y a des gens de confiance prêts à nous donner un coup de main. En écoutant leurs histoires apocalyptiques, allant d'une épidémie de choléra à une maison engloutie sous la lave en fusion, c’est leur fierté et leur détermination qui nous ont fait tenir le coup. Un exemple: Coco, le gérant de l’auberge où nous avons finalement trouvé refuge, a tout perdu, puis tout reconstruit à 4 reprises. 
C’est donc parti pour un 8 mois de recherches à intervalles. D’ailleurs, je ne tarde pas à me retrouver dans ma première situation d’observation participante dont, au bout du compte, je me serais bien passée. 
En un beau dimanche ensoleillé, nous profitons d’un moment tranquille sur le bord de la piscine d’un chic et bien recommandé hôtel de Goma. Lorsque je rentre dans le vestiaire des dames pour me préparer à partir, je ne remarque pas que je suis suivie par un policier armé d’une kalachnikov et de deux pistolets au poing. Évidemment, il plaidera par la suite qu’il s’était tout simplement trompé d’endroit pour se soulager. Mais je ne peux pas vous cacher m’ont effroi lorsque, m’apprêtant à me changer de costume, je le vois passer devant moi. Je vous rassure: il ne s’est rien passé. 

Le temps de reprendre quelques peu mes esprits, je n’ai pas tardé à faire une crise de nerf au propriétaire de l’hôtel en question. Le chef de la sécurité m’a d’ailleurs amené les deux policiers, alors assis au bar, afin que j’identifie le voyeur. Évidemment, on se demande quel chef de la sécurité demande à une victime potentiellement traumatisée de confronter son agresseur (toujours aussi armé) et désormais accompagné de son collègue (tout aussi armé). Par chance, je n’étais pas une victime et je n’étais pas (tout à fait) traumatisée.  Après une brève période de dénégation, le policier en question m'exhorte de lui pardonner sa maladresse. Et le chef de la sécurité de répliquer: «il faut lui pardonner madame». 

Toutefois, personne n’avait encore soulevé l'incongruité du fait que deux policiers en armes et en uniforme soient assis au bar d’une piscine à boire de la bière tout un après-midi, ou encore, d’un point de vue encore plus pragmatique, qu’il soit impossible de barrer le vestiaire des dames dans une région rongée par la systématisation des violences sexuelles. Je crois que je devais être rouge de rage en leur exposant mon point de vue. Pas besoin de préciser que je ne remettrai plus les pieds à l’hôtel Ihusi de Goma. 
Le bon côté de l’histoire, c’est que j’ai pu ressentir pendant un très bref instant et de manière très superficielle le sentiment de se retrouver dans une situation de vulnérabilité extrême. En tant que féministe, on a souvent tendance à rechercher la parité avec nos homologues masculins et surtout à vouloir agir comme tel. Pourtant, on  ne se rend pas toujours compte à quel point notre liberté est limitée par certains comportements machistes incrustés dans nos sociétés. Et c’est là qu’il devient de plus en plus difficile de faire la part des choses.